• blandinebergeret22

Un jour, mon prince viendra


#Amour


C'est le bonheur de vivre qui les caractérise. On dit que la chance leur sourit, mais c'est surtout elles qui sourient à la chance ! Du charme, elles n’en manquent pas. Sensibles, romantiques, elles possèdent une touche de mystère qui fascine beaucoup. Lorsqu’elles aiment, elles ressentent un besoin viscéral de se fondre avec l’autre, de ne former qu’un avec l’être aimé. L’amour les grandit : pour elles, ce peut être l’aboutissement de toutes leurs croyances – le don de soi, le sacrifice, la beauté, l’élévation…


C’est vrai qu’elle est ainsi Valentine.


Elle rêve du prince charmant ou, pour être plus proche de la vérité, elle court après. D’ailleurs, elle s’est jetée sur mon mari qui, à l’époque, ne l’était pas encore. Heureusement, sinon elle aurait vu de quel bois je me chauffe. Enfin bref, ça n’a pas marché, il, mon futur ex, n’en a pas voulu. Trop nunuche, trop cul-cul la praloche, trop sainte nitouche…


Mais jolie. Un peu maniérée certes, mais bien mise sur elle, maquillée, apprêtée. En somme, un beau brin de fille. Elle finira par trouver chaussure à son pied, peut-être pas un escarpin Yves Saint-Laurent mais, si elle revoit à la baisse ses exigences, elle enfilera du Jourdan. Pour atteindre son objectif, tous les vendredis et samedis, elle se rend dans des coins huppés et branchés de la capitale. Car qui dit prince, dit belle voiture, appartement spacieux, bourse remplie. Elle n’est pas vénale, ni intéressée, non, elle est juste idéaliste et utopique. Nous, ses copains, on rigole en douce. Et pourquoi pas le beurre et l’argent du beurre tant qu’elle y est ! Car beau, riche, attentionné et en plus amoureux, c’est énorme pour un seul homme.


Cherche Valentine, cherche…


Pugnace, elle persévère et se dit qu’à l’ère d’internet, elle va tenter le destin sur des sites de rencontres. Tu penses bien, les types qui se planquent derrière leur écran sont soit des pervers, soit des mochetés sans nom. Tu ne crois tout de même pas que Romain Duris recherche l’âme sœur via son ordinateur. Il suffit qu’il claque des doigts et hop, hop, hop elles accourent toutes, et à genoux.


Arrête, tu te fais du mal à trop y croire.


Le vingt-cinq novembre, on a sorti notre copine pour la Saint Catherine. Nous l’avons trimbalée arborant un splendide chapeau, pas ridicule du tout, fait main, par nos soins, nous ses amies. Elle tenait à fêter l’évènement dans un endroit chic. Pas honte pour deux sous de son célibat. Au contraire, elle l’affiche haut et fort, sa pièce montée jaune et verte. Imaginez que justement elle tombe sur lui ce soir… Mais elle n’a évidemment accroché avec personne. Pas l’ombre d’un jules. Pardon, pas l’ombre d’un souverain, enfin rien de suffisamment convenable. Allons, descends de ton nuage, tu vois bien que la perle rare n’existe pas plus que le monstre du Loch Ness. Tu attends quoi pour redescendre sur Terre ? Eh, oh, c’est ici que ça se passe, la vraie vie ! Tu es en quête du partenaire idéal ? Tu perds ton temps, tu te fais du mal.


Et nous, on a rigolé sous cape.


Mais regarde-toi ma pauvre fille. T’as vingt-six balais. T’es pas une vieille fille, mais ça te pend au nez. Batifole, butine, papillonne… Fais comme nous, bon sang. Non, elle y croit dur comme fer. Et Cendrillon ? Et la Belle Au Bois Dormant ? Et Blanche Neige ? Elles ne l’ont pas ferré, leur prince ? Oui, mais comment t’expliquer… elles n’ont jamais existé, sauf dans les dessins animés. Tu veux qu’on parle de la poule aux œufs d’or, tant qu’on y est ? C’est pas la vraie vie, ces contes à dormir debout. Combien de fois va-t-il falloir qu’on te le répète ? Cesse de rêver. Redescends avec nous sur cette bonne planète Terre.


A-MU-SE-TOI !


Puis un jour, elle nous a annoncé qu’elle venait à deux… Pourtant à son âge, il ne reste que les miettes, au mieux ce sera un vieux garçon, au pire un type divorcé avec des mioches. Super, le voyage de noces ! Eh oui, ma grande, on t’avait prévenu de ne pas tergiverser. Et il est où, son beau cheval blanc ? Dis-nous où ton prince du vingt et unième siècle a réussi à la garer, sa bestiole. Il faut reconnaître que Valentine a bon goût. Elle est accompagnée d’une beauté du sud, au sud du sud, si vous voyez ce que je veux dire... Il doit bien avoir un mini défaut, non ? Il est de passage. Et voilà, t’aurais dû te méfier. Toi, qui avais dit que tu ne t’y laisserais pas prendre à ces flirts sans lendemain, t’es en plein dedans ma belle.


Au printemps, nous récupérons notre Shéhérazade et son maharajah des Mille et Une Nuits. Collés serrés, ils se câlinent, se font des « bisous-bisous » comme des amants transis. Nous aussi on a connu ça, mais c’était avant, avant le don de soi, le mariage, les gamins… Remarque, pas besoin d’avoir des gosses. Au démarrage, ça veut t’épater, juste pour mieux t’appâter, mais dans quatre mois, allez six maximum, évaporé l’air enamouré. Crois-en notre expérience.


En juin, ils sont fiancés.

Mariés.

Et envolés.


Un an s’écoule. Nous les retrouvons main dans la main, yeux dans les yeux et désespérément en train de se faire du bouche-à-bouche. C’est énervant à la fin, ils vont bien finir par se décoller, ces deux-là. Ils ont une situation confortable et une villa à San Francisco, à Pacific Heighs, un des quartiers résidentiels de la ville. C’est ce qu’ils prétendent car nous, on n’est pas allé vérifier. Elle doit s’ennuyer ferme, là-bas, aux Etats-Unis ? Se sentir seule, non ? Pas du tout. La preuve en est, on ne lui manque pas, nous ses bons copains d’antan. Qu’est-ce qu’elle m’énerve, avec son accent à la Jane Birkin ! Mais oui ma cocotte, on a compris que tu speak english, alors ne nous la joue pas «je suis so confuse». Ne me dis pas qu’en deux petites années, tu as forgoten ta langue maternelle, déjà que tu as tendance à oublier tes potes. Je vous évite les détails, car ses confessions frisent l’insolence. Elle veut nous en jeter plein la vue ou quoi, avec son prince de pacotille ? Quant à nos mecs, ceux que nous avons épousés, ils se marrent comme des baleines. Deux ans d’âge mental, même pas drôles ! Est-ce notre faute si on est tombé sur le mauvais cheval ?


En été, ils reviennent. Ne croyez surtout pas que c’est pour nous, non, non, non. Nous, on a été transféré en ligue deux. Après ses parents chez qui ils logent, ses cousins à qui elle fait un coucou, puis ses copains de fac qu’elle n’a pas vue depuis un bail… OK, comme nous, sauf que nous, on arrive en bas de la liste : le dimanche soir avant leur vol de retour aux States le lundi matin. Normal, que ce soit chaque fois la course, tu ne rentres ici qu’une fois par an. Si tu veux, t’as le droit de nous inviter dans ta gigantesque baraque datant de l’époque victorienne. Son altesse a-t-elle des frères ? Il pourrait nous les présenter ? Ah, non il est fils unique ! Dommaaaaage, je serais bien allée voir ailleurs, histoire de me changer les idées. Car moi, ma vie ne tient absolument pas du rêve. Mon mari travaille mais lui, il est incapable d’enchaîner une deuxième journée dans la foulée. Conclusion, c’est bibi qui se tape tout… Ah, pas elle ! Et comment elle fait ? Elle a attrapé le seul bonhomme qui met la main à la pâte, qui cuisine après ses dix heures de taffe et repasse ses chemises avant d’entamer un brin de ménage ? Ah, non… Ils ont une gouvernante.


Merde, c’est dégueulasse !


Un an plus tard, on se revoit pour un apéritif. Visiblement, on ne mérite même plus un petit dîner. Ils nous donnent rendez-vous dans leur toute nouvelle acquisition : un deux pièces (de soixante-dix mètres carrés, soit dit en passant) avenue de Breteuil. Je suis sûre que vous connaissez. Si, si rappelez-vous quand vous jouiez au Monopoly, c’est une des rues les plus chères. Pauvre chérie, si elle continue, je vais pleurer. Car nous, on part où en vacances ? À Cap d’Agde ! Hum, super le Cap et ses boutiques pour touristes de base. Oui, mais nous on a la joie d’y vivre, à Paris. Tu parles, pour ce qu’on en profite, entre les bouchons, les grèves, la pollution et le boulot. Eux aussi bossent dur. Heureusement, il ne manquerait plus qu’ils soient rentiers. Son mari vient de monter sa boîte, une start-up, qui marche du feu de Dieu. Oui, ben le mien, il a réfléchi à un projet dans le genre, mais tu comprends, ici, on n’est pas aux US, l’esprit d’initiative n’est pas le bienvenu, alors mieux valait renoncer. Au lieu de ricaner bêtement, eh, oh, chéri, tu peux pas nous faire mousser un peu ? Je sais pas, moi, raconte que t’as eu une promotion. Bon, pas la peine de révéler le montant de ton augmentation, c’est une misère, mais ne les laisse pas nous écraser avec leur bonheur à deux balles.


Y en a marre de cet étalage à l’eau de rose !


L’année suivante, ils nous ont posé un lapin. Ils venaient de s’offrir un mas dans le Lubéron. S’ils veulent, on peut y faire un saut pour leur dire bonjour, non ? Ah, ce n’est pas possible. Ils lancent des travaux d’envergure et aspirent à rester entre eux. Oui, mais bon, au bout de cinq ans, normalement il y a prescription. Y a qu’à regarder notre bande. Qui d’entre nous est encore chaud bouillant ? C’est simple, personne. Passé le cap des émois, de l’excitation et des frissons… le quotidien, la monotonie, la routine prennent forcément le dessus. Vous n’êtes pas d’accord, les gars ? Oui, oui, oui qu’ils sont d’accord avec nous, nos maris, car ils le savent, mieux vaut ne pas nous contrarier.


Dix ans plus tard.


Tous leurs « copains » ont divorcé depuis belle lurette.


Quant à nos deux tourtereaux, ceux de San Francisco, le récit se termine ainsi…

Ils eurent beaucoup d’enfants et vécurent heureux.


Fin…

… du conte de fée.


Blandine Bergeret - février 2022




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