• blandinebergeret22

Un couple sans histoire


#Amour


Elle ouvre son dictionnaire.


Douter… ne pas avoir confiance en quelqu’un.


Oui, c’est ce qu’elle éprouve.


Depuis quelques mois, il a changé. Il semble préoccupé, différent, voire indifférent. Il ne la regarde plus. Elle est devenue un meuble, une plante verte. Quand il rentre le soir, il disparait, plongé dans ses pensées. Même ses petits plats n’arrivent plus à lui arracher des compliments. Il mange par nécessité, sans plaisir aucun. En parlant de ça, d’ailleurs… Depuis combien de temps n’en a-t-elle pas eu, du plaisir ? Evidemment, depuis trente ans qu’ils sont mariés, l’envie de corps à corps torride s’est émoussée. Pour ce qui est de la communication, force est de constater qu’ils n’ont plus rien à se dire. Au début de leur relation, ils discutaient de longues heures avant d’aller se coucher. Désormais, il lui brosse brièvement sa journée et lui donne des nouvelles de ses collègues qu’elle a croisés au cours des trente dîners de Noël organisés par sa société. Mais les commentaires ne vont guère plus loin, quelques mots et il se réfugie dans son silence. Alors, elle s’est mise à le soupçonner. Sinon, comment expliquer qu’elle soit transparente ?

Lui, de son côté, s’interroge. Juste ce qu’il faut car le sexe masculin est moins sujet aux questionnements que son homologue féminin. Il est conscient qu’il se consacre plus que de raison à son boulot et qu’en ce moment, il lui cause du tourment. Heureusement, il peut se reposer sur son épouse, égale à elle-même. Elle n’est pas exigeante, quand il veut avoir la paix, elle le laisse tranquille, quand il n’est pas disposé à bavarder, elle respecte son mutisme. Ils ont trouvé leur équilibre, lui avec ses responsabilités, elle avec ses activités au foyer. Jamais elle ne se plaint, ni ne l’accable de reproches et néanmoins, c’est elle qui gère tout : des courses aux factures, du ménage au repassage et d’autres passe-temps autant passionnants. Par ailleurs, il doit bien admettre qu’ils ne partagent plus grand-chose et qu’ils se sont éloignés. Ils échangent moins qu’auparavant, même s’il revient systématiquement du bureau avec quelques anecdotes afin d’entamer la conversation. Quant à elle, il ne va pas lui jeter la pierre, elle n’a rien d’extravagant à lui rapporter : entre son jardin, ses courses et sa cuisine…


Elle décide qu’elle ne va pas le laisser fricoter sans intervenir. Que deviendra-t-elle sans lui ? Sans compter qu’elle n’a pas d’emploi, de quoi vivrait-elle ensuite ? D’une pension alimentaire et de ses maigres économies ? Non, elle ne veut pas d’une vie seule et d’un lit sans lui. Ils se sont mariés pour le meilleur et pour le pire et même s’ils n’ont pas atteint le fond, elle restera avec lui, s’il veut toujours d’elle. Elle reconnait et admet ses torts, car elle est consciente qu’elle s’est négligée. Pas de maquillage, affublée d’un pantalon en toile et d’un chemisier fané. Quant à ses cheveux, ils sont certes beaux et souples, mais pour ce qui est de la coupe elle ne l’entretient pas. Alors que sa maîtresse doit être apprêtée des pieds à la tête. Quand on travaille, forcément on s’arrange, on se bichonne le minois, on renouvelle régulièrement sa garde-robe… Dans un sursaut de lucidité, elle décrète qu’elle va prendre soin d’elle et tenter de lui plaire de nouveau.


Il a noté immédiatement sa métamorphose. Avant-hier, elle arborait des reflets blonds cendrés sur un carré court, les paupières discrètement fardées. La semaine passée, elle l’a accueilli vêtue d’une robe fleurie décolletée, qui met sa taille en valeur et ses seins aussi. Elle s’est débarrassée de quelques kilos au niveau des hanches, qui semblent plus tranchantes et surtout plus aguichantes. Tous ces changements, il les a observés, mais il ne s’est pas manifesté. Elle le sait qu’il l’aime et ce, quoi qu’il advienne. Il y a trente ans, il lui aurait demandé si ces attentions lui était destinées, en arborant une mine jalouse. Du reste, il se questionne. Pourquoi un changement si soudain ? Peut-être a-t-elle lié connaissance ? Pourtant, ses occupations ne lui font pas croiser pléthore de monde. Cela dit, une rencontre arrive souvent le plus bêtement du monde. Au supermarché pour le ravitaillement hebdomadaire, au détour d’un rayon, un individu l’a accostée, lui a proposé un café… et de fil en aiguille…


Elle ne comprend pas. Un coach, un de ceux qui se targue de relooker des particuliers à la télévision, n’aurait pas mieux réussi sa transformation. Elle a mis toutes les chances de son côté et pas un compliment, pas l’ombre d’une indication qui lui fasse entrevoir qu’il est amoureux. Cette absence de considération commence réellement à la tracasser, elle en perd l’appétit. Pour elle, ce comportement confirme le fait qu’il a une maîtresse.


En ce moment même, l’entreprise dans laquelle il a été embauché tout jeune est au bord de la faillite. La situation l’inquiète mais pas autant que ce qu’il entrevoit avec sa femme. Elle le trompe, il en est à peu près certain. Elle a changé. Elle est plus souriante, plus enjouée. Elle ne lui a rien confié, mais il a remarqué qu’elle a investi dans une paire de chaussures, un sac à main, un foulard et Dieu sait quoi encore. Les comptes, c’est elle qui les suit, donc ce n’est pas sur un de ses tickets qu’il a repéré ses achats. Non, il s’en est aperçu, tout simplement. Comme quoi, il est toujours attentif à elle, alors qu’elle semble bien plus absorbée par sa petite personne et ses récents atours.


Quinze jours qu’elle se pomponne, qu’elle s’habille et pas la moindre réaction. Il doit être fou d’elle, de l’autre… Mais qu’a-t-elle de plus ? Est-elle plus fraîche ? Plus jolie ? Plus désirable ? Malheureusement, elle ne détient aucune preuve pour étayer ses soupçons. Elle doit chercher une solution, franchir l’étape suivante mais après tant d’années de vie commune, quel évènement pourrait le sortir de sa torpeur ? Elle doit le rendre jaloux, qu’il croie qu’un homme a des vues sur elle et, peut-être même, aller jusqu’à lui laisser entendre qu’elle le trompe. S’il ne réagit pas, c’est qu’en effet tout est consommé entre eux.


Hier, il a surpris une conversation. Juste avant qu’elle ne raccroche, prononcée d’une voix basse et sournoise, il a entendu un « je dois te quitter » on ne peut plus probant. Quand il est entré dans la pièce, elle ne s’est pas justifiée. Pas même un « Tiens, Jeanine vient de m’appeler ». Le néant. Ce n’est pas le seul élément qui contribue à présager sa trahison. Il est tombé sur un billet de l’UGC « Les liaisons dangereuses ». Avant leurs noces, la sortie du dimanche était consacrée au huitième art dans des salles obscures où ils pouvaient se bécoter impunément. Mais à force, ces minauderies s’étaient tassées, ils avaient cessé de se bisouiller comme des adolescents attardés et n’avaient plus remis les pieds au cinéma. Si elle l’abandonne, il est foutu.


Ou il est sourd et aveugle ou il se moque éperdument d’elle. Il n’a pas relevé ses efforts, et Dieu sait qu’elle en a effectués. Malgré ses tentatives infructueuses d’éveiller sa suspicion, elle conserve un minuscule espoir. Elle doit impérativement le sortir de sa léthargie, elle veut l’entendre riposter, qu’il lui déclare sa flamme, qu’il lui exprime qu’elle seule compte et qu’ils ont encore un champ des possibles devant eux. Ce soir, elle lui dira.


Il vient d’apprendre que les membres du comité de direction ont choisi d’en finir. Ils exigent la tête de cent employés, soit cinquante pour-cent des effectifs. Il le sent, il le sait, de ce côté-là, c’est bel et bien terminé. Ils n’ont plus besoin de salariés comme lui : trop cher et pas assez rentable, parait-il. Il sera licencié dans les premiers. Et après, qu’adviendra-t-il ?


Son plan va-t-il fonctionner ? Elle s’est appliquée, maquillée, parfumée et a enfilé une nouvelle tenue.


Il passe le perron d’humeur maussade, l’embrasse sur la joue d’un air songeur.


Elle lui annonce qu’elle souhaite lui parler.


Il s’assoit, sans poser de question. Il attend ce qu’il subodore depuis longtemps.


Il lui semble que quelque chose est cassé, qu’il a rompu sa promesse… En assénant ces mots, elle guette un signe, infime soit-il.


Il ne bronche pas. Elle a préparé sa valise, alors à quoi bon la retenir. Cette initiative ne servirait à rien, apparemment sa décision est prise.


La mort dans l’âme, elle ouvre la porte, espérant un revirement de situation, mais il reste désespérément muet…


… anéanti par ce qu’il vient d’entendre. Il le sait, il l’a toujours su, qu’elle partirait un jour.


En descendant lentement les marches, elle se demande…


Qu’il y a-t-il de pire que le doute ?


Certainement de n’avoir que des certitudes.



Blandine Bergeret - février 2022

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