• blandinebergeret21

Sous le soleil de Cuba


#Étécoloré


Cette phobie, cette terrible peur qui la prend au ventre à chaque fois qu’elle passe devant sa boîte aux lettres, elle n’en veut plus. Elle souhaite reprendre le cours normal de sa vie et être capable, un jour, comme tout un chacun, de récupérer son courrier après le passage du facteur. Au bout de trois visites chez sa psy, elle n’a pas encore passé le pas.


Comment en est-elle arrivée à consulter ?


Elle n’aime pas se confier, d’autant plus à quelqu’un qu’elle ne connait ni d’Eve, ni d’Adam. Sa sœur, certainement, lui en a soufflée l’idée car qui d’autre aurait pu la conseiller ? Elle n’a pas d’amis, quant à ses collègues, ils ont leur famille, leurs soucis. Il y a bien son voisin de bureau, un célibataire de son âge qui pourrait lui plaire mais jamais, au grand jamais il ne l’a remarquée. Elle le sait, son physique est en grande partie responsable de sa solitude. Elle s’y est habituée, néanmoins elle vit frustrée, en manque de contact. Physique et charnel. Elle a vingt-huit ans et personne, à part sa maman quand elle était enfant, ne l’a jamais touchée. Elle pense aux garçons, comme toute jeune femme mais pour en arriver là, encore faudrait-il qu’un homme s’intéresse à elle, se rende compte qu’elle a de la conversation, des envies et des passions, qu’elle sorte, qu’elle quitte le chemin tout tracé boulot-maison, qu’elle fait en voiture d’ailleurs, loin des regards scrutateurs et perçants des gens de la rue.


En conséquence, Anita est seule, seule avec elle-même.


Pour s’occuper, pour remplir les vides, Anita lit, cuisine, jardine… Elle passe également beaucoup de temps sur son ordinateur. Une ou deux fois, elle s’est rendue sur des sites de rencontres. Ses interlocuteurs la trouvent sympathique, ils « conversent » un temps. Par écran interposé, ces entretiens virtuels ne lui posent aucun problème. Mais dès l’apparition de la moindre proposition (un café, une promenade, un déjeuner), telle Cendrillon, elle disparaît et ne donne plus jamais de ses nouvelles.


Puis un jour, elle a franchi le pas.


Comment déjà ? Certainement de nouveau sous l’influence de sa frangine. Anita devait encore se demander avec qui partir pour les vacances d’été, quand elle lui a suggérée un voyage organisé. Anita en avait été déconfite. Elle pensait que cette année de nouveau, elles partiraient ensemble. Elle se sent bien avec elle, elle est tellement jolie que, quand elles sortent toutes les deux, les yeux se portent sur sa cadette. Elle est fière d’elle, de son joli minois entouré de longs cheveux noirs, qui font ressortir le vert de ses yeux en amande. Sa sœur a hérité des atouts de sa mère alors qu’elle, le vilain petit canard, est la copie conforme de son père : un portugais petit et trapu doté d’un nez empâté.


Bref, elle s’est laissé convaincre…


De partir à Cuba. La destination est suffisamment lointaine pour ne pas tomber sur une vague connaissance et puis, là-bas, ils parlent une langue qu’elle connait. Pour le minimum d’échanges qu’elle a l’intention d’engager, elle arrivera bien à se débrouiller. Elle règle tout par internet, se félicitant d’avoir évité le pire : sortir de chez elle pour affronter l’extérieur.


Le jour J, elle prépare sa valise.


De longs et larges tee-shirts, des robes qui la couvrent des pieds à la tête en tissu léger et un maillot de bain une pièce constituent sa garde-robe pour le séjour. Pour le vol, elle prévoit le nécessaire afin d’ignorer ses voisins le temps trajet. Un ou deux calmants et elle s’endormira, totalement inconsciente des regards alentour. Peu importe si elle ne prend pas les collations prévues, ce régime forcé ne pourra qu’être bénéfique pour ses rondeurs.


Dès son arrivée, elle se sent à l’aise dans ce pays.


Elle constate immédiatement que les locales lui ressemblent : cheveux noirs, teint hâlé et surtout absence totale à l’horizon de taille trente-huit. Un peu ensuquée par ses cachets et les huit heures confinées dans l’avion, elle reste cloîtrée dans sa chambre. Ce qu’elle désire, c’est avant tout se reposer et ne croiser personne. De sa terrasse, elle pourra prendre le soleil avec une vue sur les aires de jeux et la piscine et pour ses repas, elle se les fera amener dans sa chambre. C’est ce qui l’a décidée à sauter le pas pour Cuba : une ligne en italique précédée d’un astérisque mentionnant qu’avec un supplément, certes conséquent, elle pourrait être livrée à « domicile ».


C’est ainsi qu’elle l’a rencontré.


C’est lui qui, jour après jour, passe servir et desservir son plateau. Au début, elle entrouvre la porte, puis elle l’ouvre un peu plus et une fois même, elle se surprend à lui laisser faire un pas dans sa chambre. Juste un seul. Qu’il n’aille surtout pas croire qu’il s’agit d’une invitation. Le surlendemain, pour le petit-déjeuner, une fleur d’hibiscus blanc trône à côté des crêpes et des viennoiseries encore tièdes. Elle en est très émue.


C’est la première fois qu’un homme a une attention aussi gentille à son égard.


Le quatrième matin, il lui adresse la parole. Heureusement qu’elle a été assidue à ses cours d’espagnol, sinon cette histoire aurait pu s’arrêter à la porte de sa chambre. Elle accepte timidement sa proposition, se convaincant que l’unique raison de sa décision est liée au fait qu’elle pourra jeter un œil au club de vacances. Il émet l’hypothèse de la retrouver à vingt-trois heures, à la fin de son service. Cet horaire lui convient parfaitement, plus il sera tard, moins il y aura de monde dans les couloirs.


L’après-midi précédant son rendez-vous, elle hésite.


Et si finalement elle annulait, prétextant qu’elle n’est pas dans son assiette. C’est tout à fait plausible. Rares sont les touristes qui ne sont pas indisposés au cours d’un voyage à l’étranger. D’un autre côté, un verre ne l’engage strictement à rien. Et puis autant voir le bon côté des choses. Si sa sœur lui pose des questions, elle pourra lui fournir quelques anecdotes convaincantes.


Elle doit trancher.


Une robe pour une première entrevue lui semble trop habillé et osé. Elle ne veut surtout pas qu’il croie qu’elle a l’intention de l’aguicher. Quoique ? Elle y songe un peu, le rose aux joues. Non, mais tu t’es vu ma pauvre fille, qui voudrait de toi ? En tout cas, pas moi !


A vingt-trois heures et deux minutes, il frappe à sa porte.


Tétanisée, elle l’attend bien sagement, elle n’a même pas songé à quitter sa chambre pour devancer sa venue. Il arrive avec une tige de frangipanier à l’odeur envoûtante qu’elle décide de laisser dans sa chambre. Il l’emmène se promener, à l’écart du club, tout en lui parlant, d’une voix douce et grave, pour l’apaiser. Il lui parle de Cuba, de sa mère avec qui il vit, des étrangers exigeants et arrogants, de la misère de son pays…


De fil en aiguille, ils se revoient tous les soirs.


Le premier, sous prétexte d’une migraine, elle écourte leur tête à tête et retourne dans sa chambre à minuit. Prenant conscience que le temps s’évapore, les jours suivants elle se laisse aller à moins de rigueur, tant et si bien que la dernière soirée, les discussions se prolongent jusqu’au lever du soleil. Il lui propose de profiter de la piscine avant que le personnel ne se réveille, et c’est ce qu’ils font.


Elle est heureuse pour la première fois.


Elle revient transformée, rayonnante mais ce n’est pas pour autant qu’Anita change ses habitudes, bien au contraire. Avec le décalage horaire, la nuit tombée elle se réfugie chez elle et attend avec impatience pour l’appeler et partager le bonheur de quelques minutes de conversation.


Petite consolation.


Deux longs mois s’écoulent ainsi, jusqu’au jour où Anita annonce à son employeur qu’elle pose de nouveau des congés. Dix jours, elle en a besoin et surtout très envie. Tant pis pour son budget.

Ils se retrouvent. Transportés. Et surtout intimidés, car tous deux savent que si Anita est revenue, c’est qu’un sentiment profond les unit. De l’amour ? Peut-être est-ce encore un peu tôt pour l’affirmer, mais ces dix jours vont être l’occasion d’y remédier.


Elle le sent, elle en a l’intime conviction.


Il s’est organisé pour travailler de jour ainsi, il est disponible pour de longues heures ensemble. Cette intention l’a particulièrement émue car elle s’était imaginée reprendre leurs fréquentations nocturnes et cela lui aurait suffi. Il lui fait découvrir son pays, ses habitants, leur culture… Et l’amour aussi. Dans ses bras, elle se sent forte et fragile en même temps. Elle est désormais comme toutes les femmes, blottie dans les bras de son homme.


Son homme à elle, rien que pour elle.


Le jour du départ, la séparation est particulièrement éprouvante. Elle le sait, elle ne pourra pas s’offrir de telles escapades si régulièrement. Trop cher, puis ses collègues finiraient par jaser. Elle qui n’a jamais pris deux semaines consécutives de vacances, voilà qu’en deux mois elle s’offre le luxe de partir à deux reprises. Lui, en revanche, est confiant. Il sait qu’ils se retrouveront, ici ou ailleurs, tôt ou tard.


À l’annonce du plan échafaudé, sa sœur s’étonne.


Mais le principal, comme elle lui répond, c’est qu’Anita soit heureuse. Et elle a tellement désespéré que cela n’arrive un jour, qu’elle aussi s’en réjouit d’avance. Le jour prévu, à l’heure convenue, Anita se rend à l’aéroport, toute légère dans sa robe d’été fleurie. Les gens la dévisagent et alors… elle s’en moque bien désormais.


Elle attend son homme, celui qu’elle a attendu sans jamais vraiment trop y croire.


Anita est fière de lui montrer son chez-elle, son quartier, ses commerçants… Les siens… oui, car depuis quelques temps, elle a pris de nouvelles résolutions. Elle a découvert le plaisir d’acheter ses légumes au marché et sa baguette de pain frais chez le boulanger. Finis l’ordinateur et ses magasins virtuels. D’ailleurs, eux aussi ont bien senti qu’il se trame quelque chose. Ils l’ont relancée à maintes occasions, ils lui ont envoyée des offres promotionnelles irrésistibles, des frais de livraison gratuits et zéro réaction. La généreuse cliente a disparu de la toile.


Pour croquer la vie à pleines dents.


Elle s’est toujours imaginée veille fille alors que maintenant, avec lui à ses côtés, elle se met parfois à rêver d’enfants. Mais ils n’en sont pas encore là et aujourd’hui, il y a bien plus urgent. Il n’a pu obtenir un visa touristique que pour un mois…


Très court pour s’organiser.


Il s’installe chez elle, dans son étroit deux pièces. En priorité, il doit apprendre le français, puis trouver un travail et pour la suite, ils verront bien. Elle s’occupe de tout et règle d’avance les cours de langue. Plus vite il s’y mettra, plus rapide se fera son intégration. Et dans son métier, nul besoin de phrases alambiquées. Elle en est persuadée, comme serveur, il trouvera forcément une place, surtout à Paris.


Trois semaines plus tard, son rêve, son fantasme se réalise.


Anita n’a pas osé le blanc, car avec son tour de taille, elle trouve qu’elle ressemble à une meringue trop cuite sur le point d’exploser. Alors que quelques mois auparavant, elle croyait être seule au monde, elle se retrouve avec une liste de quarante convives. Toutes ses économies vont y passer, mais elle s’en moque.


C’est un investissement à long terme.


Lui aurait préféré quelque chose de plus discret, de plus intime. La situation est intimidante, il ne connait personne, à part sa dulcinée. Et autant dire qu’avec les quelques mots de français qu’il a appris en trois semaines, il est dans l’incapacité d’assumer de longues conversations.


Début octobre, rien ne peut entamer la bonne humeur d’Anita.


Pas même le temps pluvieux. Le mariage se déroule comme elle l’avait imaginé, parfaitement, même si son tout nouveau mari semble crispé, un peu congelé. Les invités, quant à eux, sont époustouflés. Comment Anita, avec son physique si ingrat, a-t-elle réussi à attraper la perle rare ?

Les voies de l’amour sont impénétrables.


Le mois de novembre passe, encore plus froid que le précédent. Puis décembre fait son entrée. Anita est toujours aussi radieuse. Son mari progresse en français et, contre toute attente, il a trouvé un emploi de serveur dans une brasserie du côté des Halles. Il rentre à minuit et ils dînent, joyeux, à une heure plus qu’espagnole.


Anita est sur son nuage.


Noël approche à grand pas, elle entame les préparatifs et prend la décision d’organiser Noël chez elle, chez eux, dans leur nid d’amour, comme elle aime à répéter Elle est euphorique et souhaite que tous le soient autour d’elle. De retour dans son appartement, excitée et chargée de paquets, elle ne la voit pas immédiatement.


Une sorte de pressentiment l’étreint et lui fait tourner la tête. Elle l’aperçoit, l’observe à la dérobée, dans un silence quasi religieux. Posée sur le lit, sur leur lit, là où il lui a fait l’amour toutes les nuits. Elle sent des crampes l’envahir. Elle manque de souffle. Ses mains tremblent. Ses jambes se dérobent.


N’y croyant pas, n’y croyant plus, elle attend le retour de son Homme jusqu’au petit matin. Ravagée par les larmes, anéantie et anesthésiée, elle se décide à ouvrir la lettre cachetée. De l’écriture de son mari.


Elle la lit d’une traite… le cœur serré.


Anita,

Je suis désolé. Profondément. Je ne peux plus, je n’en peux plus de cette existence étriquée, coincé dans ce Paris gigantesque. Mon pays, ses grands espaces, sa nature, mon soleil, mon ciel bleu me manquent trop. Cela me déchire, mais j’ai décidé de rentrer au pays pour retrouver les miens. Ici, je ne serai jamais qu’un étranger. Pardonne-moi.


Voilà comment, six mois plus tard et une vingtaine de kilos en moins, Anita se retrouve trois fois par semaine chez une psy, qui tente de l’aider à sortir de son calvaire quotidien.


Arriver enfin à ouvrir sa boîte aux lettres.



Blandine Bergeret - juillet 2021


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