• blandinebergeret21

Une génération de différence


#Dépaysement


Je m’appelle Henri, j’ai quarante-deux ans. Depuis juin deux-mille un, je suis marié avec Elodie avec qui j’ai deux enfants : Guillaume et Laurence, mon bébé comme je la surnomme encore.


Ingénieur de formation, je suis Directeur commercial dans une PME de construction en bâtiment. Je travaille pour le développement de notre société, principalement à l’international. Sans cesse en voyage d’affaires, je participe à des salons un peu partout dans le monde pour vanter notre savoir-faire français. Je suis en recherche permanente de nouveaux clients mais actuellement, je suis concentré sur le Maroc. Je m’y rends une semaine sur quatre pour suivre et contrôler le déroulement des travaux d’un hypermarché.


À mon arrivée, cela a été un véritable choc. En professionnel aguerri, j’ai immédiatement constaté la médiocrité des infrastructures, notamment l’état des routes qui m’a semblé à bout de souffle. Rapidement, la chaleur sèche, chaude et puissante, m’a étourdi. Puis, mon attention a été attirée par les autochtones vêtus pour la plupart de djellabas, babouches aux pieds, la tête protégée d’une capuche ou d’un tarbouche. Les premiers soirs, fatigué et peu enclin à me promener seul, je me suis contenté de rester à mon hôtel dans le quartier de Guéliz, la ville nouvelle. Je m’y sentais presque comme chez moi avec ses avenues bitumées bordées de grands immeubles.


À mon second passage, je me suis convaincu de parcourir le cœur de Marrakech. Je suis allé sur la place Jemaa-el-fna où j’ai vécu un vrai chamboulement des sens. Des épices à profusion, des charmeurs de serpents, des troubadours, des effluves de tagines mêlées à celles de la viande grillée des méchouis. Je me suis arrêté dans une des gargotes installées en plein air, où l’on peut s’offrir un repas complet pour seulement vingt dirhams, l’équivalent de deux de nos euros, une misère. L’ambiance y était incroyable, bruyante, étourdissante, odorante. Les gens riaient, parlaient fort, se bousculaient…


En mars, je me suis enhardi et j’ai demandé à ma secrétaire de me réserver une chambre dans la Médina. J’avais envie de me rapprocher du centre historique et de m’imprégner de cette cité que, malgré mes deux escales, je ne connaissais toujours pas. Je me suis même décidé à jouer au touriste en enchaînant les visites : le minaret de la Koutoubia, les tombeaux des Saadiens, le palais de la Bahia… Ah, la différence culturelle, tout un poème. On a beau se l’imaginer, tant qu’on ne la vit pas avec ses cinq sens, on est incapable de comprendre de quoi il retourne réellement. Les Marocains sont des personnes simples, aimables et souriantes, profondément sympathiques, prêtes à vous rendre service pour que vous vous sentiez chez eux comme chez vous. À plusieurs reprises, tout au plaisir de me perdre au gré de mes flâneries, des gamins m’ont accosté pour m’aider à retrouver mon chemin. Je commence à les envier, eux qui prennent le temps de vivre, qui ne sont ni stressés, ni pressés.


La fois suivante, je suis allé flâner dans les souks. Je m’y suis égaré uniquement par réjouissance d’aller à la rencontre des odeurs, des couleurs et des locaux. Gagné par la curiosité de plonger dans cet incroyable labyrinthe, j’y suis allé soir après soir. Parfois, je me faufilais dans une échoppe, juste pour voir, car je ne suis pas très shopping. La veille de mon départ, un artisan, un des rares qui ne m’ait pas interpellé d’un « gazeau, gazeau entre dans ma boutique », m’a invité à boire un whisky berbère. Je n’ai jamais bu de thé aussi délicieux, si généreusement sucré et sentant autant la menthe. Eux seuls savent préparer un tel délice. Le vendeur me l’a servi dans un verre décoré de fins dessins dorés, en élevant la théière si haut que j’étais persuadé que l’eau parfumée s’écoulerait à côté. En échange de cet instant magique, je lui ai acheté un plat en terre cuite pour Elodie, un poignard pour mon garçon et pour ma fille, j’ai choisi un pendentif avec une main de Fatma, une amulette porte-bonheur.


Désormais, à chacun de mes séjours, je rejoins Safouane. Il travaille dans son magasin de la taille d’un cagibi de onze heures du matin à minuit pour nourrir sa tribu. Dans cette contrée régie par le droit musulman, le rôle attribué aux épouses est mineur et il est essentiellement organisé autour du foyer. Cela dit, c’est également le cas de ma femme et pourtant, en France personne n’en fait toute une histoire. Quoiqu’il en soit, ce rendez-vous mensuel est devenu un rituel entre nous et lorsque je suis sur place, pour rien au monde je ne loupe nos entrevues nocturnes.


Ma compagne m’a conseillé de lui offrir un présent. Si l’idée est bonne, elle n’est pas aisée car je le connais peu et même si nous avons beaucoup échangé, nous n’avons pas dépassé le cercle de nos vies privées et intimes. Beaucoup de choses nous opposent, ne serait-ce la religion et sa foi. À l’appel du muezzin, du lever du soleil à la nuit tombée, il s’agenouille sur son tapis en direction de La Mecque. Pas un seul jour, il n’a raté la prière avec son Dieu. Pour en revenir à mon souci bassement matériel, je me creuse les méninges car en général, pour un homologue, j’offre une bouteille de vin mais dans ce cas précis, il est en hors de question. Là-bas, on ne boit pas d’alcool, le Coran l’interdit. Quant à un livre, j’hésite car je ne suis pas sûr qu’il sache lire. Elodie me recommande en effet de m’abstenir et je l’écoute, car je ne souhaite pas vexer mon copain du sud. Alors, je m’oriente vers une babiole on ne peut plus touristique, néanmoins très représentative de Paris : une tour Eiffel dans une boule emplie d’eau qui, quand on la secoue, laisse apparaître une myriade de flocons. Safouane a eu l’air très touché par cette gentillesse, car il n’a jamais vu de neige, mais c’est surtout la première fois qu’un touriste, et néanmoins ami, lui offre un cadeau.


Quand nous nous quittons, il ponctue nos au revoir d’un « Inch’Allah ». Est-ce une façon de conjurer le sort ou d’affirmer que Dieu est tout puissant et, que s’IL le veut, alors nous nous reverrons ? À mon prochain déplacement, nous nous sommes promis d’amener des photographies de nos parents respectifs. Presque un an que je viens régulièrement et un semestre que j’entretiens avec lui des relations plus que cordiales. Je crois qu’alors, j’aimais vraiment ce pays, pourtant aux antipodes de ma culture et de ma façon de vivre. Sur place, je ressentais une sorte de sérénité, de bien-être, de paix. J’étais comblé et envoûté.


En septembre, j’ai donc préparé un album avec des clichés de ma famille. La veille de mon départ, comme à notre habitude, nous nous sommes revus dans son échoppe au fin fond des souks de la Medina. Le Marocain est pudique, discret et extrêmement poli. En conséquence, à moi l’honneur, moi l’invité, moi son hôte, de montrer mes photos en premier. Il n’a rien dit mais j’ai senti qu’il était heureux de ce partage. Quand il a sorti les siennes, je l’ai senti fier, orgueilleux et comblé comme un père. Elle avait douze ans. Tout comme ma cadette.


Peut-être n’a-t-il pas compris pourquoi j’ai disparu. Mais c’est plus fort que moi, je n’arrive pas à intégrer pourquoi un homme, dont je me suis senti si proche, soit marié avec elle.


À mon interrogation « je ne savais pas que tu avais une fille du même âge que la mienne », il m’a répondu très dignement : « Elle ? C’est ma femme, c’est une bonne petite, tu sais ».



Blandine Bergeret - octobre 2021


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