• blandinebergeret21

Promotion sans canapé


#Femme


L’écran de mon smartphone me prévient que l’intrus désireux de me joindre n’est autre que mon patron, celui qui m’a convié, ou plus exactement qui a exigé sans préambule d’assister hier à LA réunion.


– C’est confidentiel, mais je tenais à t’en informer…


L’heure n’est apparemment pas aux civilités. Je n’ai pas l’opportunité de glisser une formule de bienvenue que Thierry enchaîne.

– Je te charge de la section européenne. Pas la peine de t’expliquer et va falloir vite te décider.


Waouh, s’exclame mon cerveau droit tout retourné que l’on ait pensé à moi, tandis que le gauche raisonne et analyse que ce ne sera pas tenable d’ajouter une casquette sur mon crâne, qui en cumule déjà une tripotée. Maman de deux enfants, bientôt trois, pilote de l’intendance du foyer, accessoirement jardinière, bricoleuse du dimanche, secrétaire… et assistante de direction France. Je me rebelle en une phrase que je sais d’avance inutile et que je lâche en mode pirouette cacahouète, genre blague à deux balles.


– La bonne nouvelle, c’est que tu m’offres un salaire multiplié par deux ?


La touche d’humour, teintée d’un fond de vérité, a visiblement échappé à mon interlocuteur qui riposte au premier degré.


- Tu ne te rends pas compte, c’est une chance pour toi.


Une chance ? Une chance de quoi ?


- Plus tu seras blindée de responsabilités, moins tu risques d’être évincée lors du nettoyage. Tu captes ?


Ah ! Une chance de ce genre… Je vois surtout défiler le dictionnaire des synonymes : bouche-trou, corvéable à merci avec un excellent rapport qualité prix. C’est invariablement sur moi que ça tombe, ces propositions-là. Le problème n’est pas que je ne suis pas intéressée, mais je note que c’est à moi que l’on s’adresse sans cesse. Gentille, serviable, je le suis. Donc quand je peux aider, je le fais volontiers. Que ce soit pro ou perso, je suis la bonne pâte, celle qui dit oui, celle sur qui on s’appuie. Qui rechigne pour la forme, mais qui obtempère et c’est finalement le principal. Pour les autres. Car moi, j’ai plutôt le sentiment récurrent, que je suis la bonne poire ou le citron frais que chacun s’autorise à presser en toute impunité. Mais de jus, je n’en ai plus. Quatorze ans que je suis engagée, peu d’absence, pléthore d’heures sup’, sans récupération aucune et voilà que son monde s’écroule parce que, réquisitionnée à un double poste, j’ose réclamer un minuscule je ne sais quoi pour arrondir les fins de mois. Très sincèrement, ce n’est pas indispensable. Disons que mon mari gagne confortablement sa vie et que je pourrais sans difficulté faire fi d’une activité rémunérée. C’est mon argent de poche, quasi du bénévolat comme il me taquine.


À ces constats de fatigue, qui se traduisent par de chaudes larmes et s’amoncellent sur mon visage, la psy au cours de mes séances hebdomadaires, hoche régulièrement la tête d’un air me semble-t-il approbateur en me conseillant de réfléchir au « Pourquoi moi ? ». J’ai beau lire dans les magazines féminins que je feuillette chez l’orthodontiste, l’orthoptiste et l’orthophoniste que nous ne sommes pas des wonder women dotées de super pouvoirs, je m’efforce constamment de faire-tout-super-vite-et-super-bien. Je ne parviens pas à m’extirper du carcan. Sois forte. Dépêche-toi. Sois parfaite. Fais plaisir. J’en ai conscience intellectuellement, mais pas dans mes tripes. Je vois le trou et plonge dedans systématiquement. En omettant de respirer. En apnée de moi. Je n’ai pas le temps de prendre le temps. Pas le temps tout simplement d’arrêter le temps pour me préoccuper de mon nombril.


Mais d’ici peu, j’en aurai. Et à mon avis, ce crétin, enfin mon chef rira jaune quand il réalisera que je me serai envolée pour mon congé maternité.


Blandine Bergeret - extrait de "Elle voudrait des étoiles, des étincelles et des papillons verts dans ses cheveux" - novembre 2020




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