• blandinebergeret21

Morgivat'


#Letempsquipasse


Dans quatre jours, c’est l’anniversaire de Marina. Il a prévu de réaliser son rêve, celui qu’il lui a refusé ou, plus exactement, celui qu’il n’a jamais eu les moyens de lui offrir.


Au tout début des années vingt, elle a immigré avec ses parents en Allemagne, puis en France pour clore l’expédition et se poser dans le quinzième arrondissement de la capitale. Elle a grandi à Paris, là où de nombreux réfugiés s’étaient installés en quête d’une vie plus douce, plus clémente. Elle maîtrisait parfaitement la langue française qu’elle pratiquait depuis sa tendre enfance, avec un soupçon d’accent, remémorant ses origines slaves. Elle a rencontré Paul, un titi parisien, vendeur de journaux dans les faubourgs de son quartier. Ils se sont mariés et ont eu dans la foulée quatre enfants. Paul a enfilé une casquette de chauffeur de taxi et elle a élevé leurs trois filles et leur garçon. Natacha. Marta. Helena. Et Sacha. Le quotidien était dur mais ils formaient une famille solidaire ce qui leur a permis, unis, de dépasser les obstacles.


Paul a prévu de voyager en janvier. À cette époque, tout est plus beau. La neige scintille sur les dômes des églises orthodoxes et recouvre les gigantesques avenues d’un tapis blanc craquant sous les pas des bottes fourrées. Des paysages enchanteurs et envoûtants recouverts d’un coton froid et givré.


Vladimir Mikhaïlovith, un cousin éloigné de sa femme, a prévu un périple : la ville de sa naissance, la datcha où elle est née, l’expérience des trouées. En Russie, ils nomment l’activité « morgivat’ », du substantif « morge ». De ce que Paul a compris, l’exercice revient à imiter le morse, ce mammifère marin à l’allure massive et aux moustaches drues qui se baignent en hiver, la tête à l’extérieur d’un trou d’eau. Ici, tout le monde s’adonne à ce sport, chacun prenant ses précautions : serviette, vêtements secs… et un verre de vodka à la sortie du bain pour se réchauffer rapidement.

Sa promesse le glace d’avance. Vladimir l’a averti, au-delà d’une minute, deux grand maximum, rester immergé devient risqué, l’hypothermie gagnant le corps ankylosé et anesthésiant le cerveau reptilien d’un danger imminent. Le meilleur, paraît-il, c’est quand la température extérieure est très basse. Lorsque qu’elle avoisine les moins vingt degrés, il est alors plus aisé d’appréhender le choc thermique. Rien de tel pour provoquer un bon coup de fouet, vivifiant et revigorant, pour les muscles et l’esprit.


Pour s’armer de courage, Paul avale directement au goulot une lampée de vodka locale. Il trempe son index dans la trouée puis introduit un pied et le second. Il doute d’arriver à dépasser le cap du buste. Comment s’habituer à ce froid glacial qui le transperce déjà en entier ? En pleine hésitation, il ressort sa jambe droite, car il craint qu’elle ne soit encore accrochée.


Il persévère, enfonce ses chevilles, puis ses mollets, très lentement, comme s’il se préparait à savourer l’instant, alors qu’il n’en est rien. Il est tétanisé, le froid remontant le long de sa colonne vertébrale, s’insinuant dans toutes les terminaisons nerveuses. Dans un effort surhumain, il se laisse glisser.


Il revoit sa vie tourner en accéléré. Ses caleçons courts et ses galoches élimées. Ses parents, ouvriers, tirant le diable par la queue. L’orange que lui et ses frères recevaient en cadeau à Noël. Leur sourire extatique à la découverte de ce fruit exotique. Leur toilette hebdomadaire dans un baquet d’eau tout juste tiède. L’école et les sévices endurés. La fratrie au complet, fière de ses forfaits, jusqu’au décès du cadet. Le chagrin de sa mère et la maladie qui s’ensuivit. Le cimetière désert, froid et venteux. Le déclin de son père alcoolique. L’obligation de contribuer à la survie du foyer. Sa rencontre avec les nattes blondes tels les blés. Leurs œillades en coin le dimanche à la messe. Lui, le visage et les doigts noircis par l’encre des gazettes qu’il vendait, elle, immaculée et légère comme une colombe. Les nuits sans sommeil à ne penser qu’à elle. Un thé à la Coupole, à proximité de la gare Montparnasse, où toutes ses économies avaient été englouties. Leurs doux baisers, protégés sous un porche des grands boulevards. La suite n’avait été que du bonheur à l’état pur, entrecoupé de moments rudes, mais finalement heureux.


Avec elle. Auprès d’elle.


Et, tel un boomerang, le douloureux souvenir de l’annonce lui revient en pleine figure.


« AVC », avait déclaré le médecin.


Comprenant le pourquoi de sa venue, il se détend, lâche prise pour rejoindre sa douce.


Marina, sa poupée russe.



Blandine Bergeret - novembre 2021


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